Tombé de la trousse
Apple Boy
Je soignais son père, un homme discret et distingué, qui occupait de hautes fonctions professionnelles, mais ne s’immisçait jamais dans son dossier médical. Il mangeait sainement, rejoignait son bureau à pied, buvait peu. Ses contacts avec la médecine se résumaient à une visite annuelle chez son cardiologue, à une biologie succincte et à un passage chez son généraliste pour en connaître le résultat. Il s’est éteint paisiblement à 96 ans.
Je soigne aujourd’hui son fils, tout aussi charmant et discret que son père, occupant lui aussi de hautes fonctions. Il mange sainement, rejoint son bureau à pied et ne boit guère. Il a deux médecins référents : son généraliste et ChatGPT qu’il consulte quotidiennement.
Il se soumet à une biologie exhaustive chaque trimestre et multiplie les examens de prévention suggérés par ses nombreuses recherches en ligne. Il collectionne les images significatives de ses coloscopies et échos cardiaques, possède son profil génétique réalisé sur test salivaire par un kit de prélèvement. Il se défend d’être hypochondriaque, mais « il est prudent ». Il a confié à ChatGPT son profil médical exhaustif comprenant ses antécédents, ses intolérances, son traitement, et l’essentiel des protocoles d’investigations réalisées ces dernières années. Il n’est de symptôme ressenti, d’article de presse ou d’avancée médicale prometteuse qui ne se voient aussitôt investigués. Chaque contact humain physique le met en mode alarme, chaque aliment exotique contient sa dose toxique. Sa vie est devenue un facteur de risque.
Tel père, mais pas tel fils
Entre le père et le fils, rien n'a changé de ce qui favorise une bonne santé : même hygiène de vie, même sobriété, même patrimoine génétique sans doute. Tout a changé, en revanche, dans le rapport au corps. Le père habitait le sien comme on habite une maison ancienne dont on connaît les craquements. Il ne l'interrogeait pas sans cesse, il lui faisait confiance. Le fils le surveille comme un bâtiment menacé d'effondrement, bardé de capteurs et relié en permanence à une salle de contrôle qui tient dans sa poche.
René Leriche [1] définissait la santé comme « la vie dans le silence des organes ». Le fils ne connaît plus ce silence. Sa montre compte ses pas, mesure sa fréquence cardiaque, analyse son sommeil, lui signale une variabilité jugée insuffisante. Chaque chiffre appelle une interprétation, chaque interprétation une question, chaque question une recherche. La machine, patiente, polie, inlassable, répond toujours. Elle ne dit jamais « ce n'est rien », parce qu'elle ne sait pas ce que c'est que rien. Elle énumère, pondère, nuance, et conclut immanquablement en conseillant de consulter un professionnel de santé. Je souris en lorgnant sur la pomme croquée emblématique de sa montre connectée ; on oublie que, dans la Genèse, le fruit de la connaissance fut aussi celui de la fin de l'insouciance.
Infernales normes statistiques
Ses biologies trimestrielles ne sont jamais tout à fait normales. Comment le seraient-elles ? Une norme statistique exclut par construction 5% des bien-portants. Multipliez les paramètres, et l'anomalie devient une certitude arithmétique. Une ferritine un peu haute, une TSH à la limite, des gamma-GT qui frémissent : autant de portes ouvertes vers un nouveau spécialiste, une imagerie, une découverte fortuite qui en appellera une autre. Les radiologues ont un mot pour cela : l'incidentalome. Notre ami Marc Jamoulle [2] a conceptualisé la réponse à y apporter : la prévention quaternaire, celle qui protège le patient contre l'excès de médecine. Elle n'a jamais été aussi nécessaire.
Le paradoxe est cruel. Cet homme n'a jamais été aussi bien suivi, et il ne s'est jamais senti aussi menacé.
Car le paradoxe est cruel. Cet homme n'a jamais été aussi bien suivi, et il ne s'est jamais senti aussi menacé. Plus il sait, moins il est rassuré. L'information, qui devait apaiser, alimente l'angoisse ; chaque réponse obtenue ne ferme rien, elle ouvre. Le père recevait une fois l'an un résultat et un avis, et repartait tranquille pour 12 mois. Le fils reçoit chaque jour 1.000 réponses et aucune paix.
Que puis-je lui offrir que sa machine ne lui donne pas ? Pas davantage d'examens, il en a trop. Pas davantage d'informations, il en est saturé. Peut-être simplement ce que j'offrais à son père sans y penser : du temps, une continuité, une parole qui ose dire « je ne demande rien de plus comme examen supplémentaire, vous allez bien ». Une phrase que l'algorithme ne prononcera jamais, parce qu'elle engage celui qui la prononce. Le médecin qui rassure prend un risque, et c'est ce risque partagé qui rassure.
Je ne lui reproche pas son téléphone. Je ne suis pas certain que je résisterais mieux à sa place, dans un monde qui confond la vigilance avec la santé. Mais je relis parfois, dans le dossier de son père, ces quelques lignes annuelles, sobres, sans histoire. 96 ans vécus dans le silence des organes. Je me demande ce que le fils donnerait pour ce silence-là, et s'il comprendra un jour que c'était cela, la santé.
Nous avons longtemps rêvé de patients mieux informés. Nous avions raison. Comprendre sa maladie, discuter un traitement, reconnaître un signe d’alerte : tout cela peut rendre une personne plus responsable de sa santé et l’autonomiser. Mais gagne-t-elle toujours en liberté à mesure que s’accumulent les données ? Chaque information impose une vérification supplémentaire. Le bilan rassurant de ce mois-ci expire à ses yeux dès qu’apparaît une sensation nouvelle. La tranquillité recherchée se transforme imperceptiblement en un certificat à renouveler sans fin.
1. La Philosophie de la chirurgie. René Leriche (1879-1955). Flammarion.1951.
2. Marc Jamoulle, médecin généraliste belge, a formulé ce concept en 1986, adopté par la WONCA. Il vise à limiter le surdiagnostic, les examens en cascade et le surtraitement, et à défendre une médecine sobre, fondée sur la relation et le doute raisonné.
Le paradoxe est cruel. Cet homme n'a jamais été aussi bien suivi, et il ne s'est jamais senti aussi menacé.