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Thériaque : les pharmaciens carolos font mousser leur histoire

DÉTENTE Une robe jaune ambrée, une pointe de gingembre et quelques secrets de fabrication : à Charleroi, des pharmaciens ont créé une bière inspirée de la thériaque. Porté par l’Union Royale Pharmaceutique de Charleroi, le projet mêle plaisir de se retrouver, patrimoine professionnel et légende d’apothicaires. Avec, dans le verre, une recette qui a heureusement pris ses distances avec les vipères du remède antique.

François Hardy - 24 septembre 2026

thériaque bière pharmaciens
La thériaque, un remède mystérieux de l’antiquité, renaît au travers d’une bière Carolo. Image générée par l'URPC à l'aide de l'IA. L'alcool nuit à la santé.

Il y a des noms qui parlent davantage aux pharmaciens qu’aux amateurs de bière. « Thériaque » fait probablement partie de ceux-là. On imagine volontiers le mot sur un pot d’apothicairerie, entre deux bocaux de drogues végétales. Le voici aujourd'hui sur une bouteille, à l’initiative de confrères pharmaciens carolorégiens qui ont choisi de puiser dans l’histoire de leur métier pour accompagner leurs moments de convivialité. Une bière « créée par et pour les pharmaciens », présente l’Union Royale Pharmaceutique de Charleroi (URPC), qui entend en faire un symbole de la profession et de son histoire.

Une formule retrouvée… selon la légende

L’URPC conserve de nombreux documents anciens. Fondée en 1846, l’union dispose d’une histoire suffisamment longue pour nourrir la curiosité de ses membres. C’est sur ce fonds patrimonial que se greffe la légende imaginée autour de la bière. Quelque part près de Charnoy, des descendants de druides et d’apothicaires se seraient transmis leurs potions pendant des siècles. Leurs héritiers auraient ensuite fondé l’union professionnelle, avant que ces secrets ne tombent dans l’oubli.

La suite est amusante : « C’est en consultant de très vieux documents que nous avons retrouvé par hasard une ancienne formule de la Thériaque. Très surpris par cette découverte, une poignée de pharmaciens s’est donné pour mission de faire revivre cette Thériaque selon cette formule ancestrale », peut-on lire dans le récit proposé par l’URPC. Fermentation et ingrédients naturels sélectionnés selon les exigences de la pharmacopée viennent parachever le décor.

L’union présente bien cette histoire comme une légende. On peut donc laisser aux druides leurs secrets sans y chercher la preuve d’une filiation ininterrompue entre un remède antique (lire ci-contre) et une bière belge. L’intérêt du récit est ailleurs : donner à cette création une identité qui appartienne aux pharmaciens, avec suffisamment de mystère pour lancer la conversation autour d’une table.

Trois règnes dans un verre

bière pharmacien thériaqueLa bière, elle, a ses caractéristiques tout à fait vérifiables. Elle titre à 7 % d’alcool et présente une robe jaune ambrée, décrite comme « riche et consistante » par ses concepteurs. Ceux-ci annoncent des arômes de fruits exotiques, notamment de fruit de la passion, ainsi que des agrumes, accompagnés de touches herbacées et épicées. Le gingembre constitue l’un des rares ingrédients explicitement dévoilés : une infusion de la racine entre dans la composition du breuvage. Aux palais attentifs de la retrouver.

Pour expliquer leur démarche, les pharmaciens reprennent leur fil conducteur des trois règnes. Le minéral est représenté par l’eau, à laquelle ils attribuent une part de la singularité de la bière, ainsi que par les minéraux apportés par les autres ingrédients. Le végétal se retrouve dans le registre aromatique annoncé. Quant à l’animal, il pourrait donner quelques inquiétudes à qui se souvient de la composition des anciennes thériaques…

Les créateurs ont anticipé la question : « Les éléments issus du monde animal ne seront jamais issus que de la ruche et vous n’y trouverez pas d’extraits de serpents, de licornes et d’autres animaux », rassure leur présentation. Les produits de la ruche sont utilisés en très petites quantités, précisent-ils, tout en contribuant aux saveurs. Leur nature exacte reste confidentielle. Il faudra donc s’en tenir à cet indice, sans conclure trop vite qu’il s’agit d’une bière au miel.

Une autre manière de faire union

Derrière cet habillage ludique, se cache une intention très simple : partager un moment entre confrères. La Thériaque est proposée lors des événements festifs de l’URPC et peut être commandée pour d’autres occasions de ce type. Elle prolonge la vie d’une organisation dont les premières préoccupations sont les mêmes qu'aujourd'hui : réunir les pharmaciens, favoriser la circulation des connaissances et organiser un approvisionnement en matières premières de qualité, à une époque où les produits frelatés posaient problème.

« C’est en consultant de très vieux documents que nous avons retrouvé par hasard une ancienne formule de la Thériaque. »
- L'URPC

Pour les confrères qui la découvrent, elle offre surtout un prétexte pour reparler d’un patrimoine parfois réduit à quelques beaux objets exposés en officine. Que mettait-on réellement dans ces grands pots de thériaque ? Qui en garantissait la composition ? Et comment un tel mélange a-t-il pu traverser autant de siècles ? La bouteille n’apporte pas toutes les réponses, mais pose assez bien les questions. Avec une recommandation de ses créateurs, qui vaut ici davantage que toutes les anciennes recettes : à consommer « avec modération et sagesse ». Car, rapelons-le quand même, maintenant que c'est officiel : l'alcool nuit à la santé.

La vraie thériaque : beaucoup d’ingrédients, beaucoup d’espoirs

Avant de devenir une bière carolo, l'apellation « thériaque » a connu une carrière de médicament exceptionnellement longue. Sa généalogie passe par le mithridate, antidote complexe associé à Mithridate VI, roi du Pont. Au Ier siècle de notre ère, Andromaque, médecin de Néron, remanie cet héritage pour élaborer la préparation devenue célèbre. Galien contribue ensuite à sa renommée et la prépare notamment pour Marc Aurèle. D’un contrepoison, on fera progressivement une panacée, censée répondre à une multitude de maladies. Une ambition thérapeutique à faire déborder un répertoire d’indications.

Mais quelle était sa forme galénique ? Un électuaire : des substances pulvérisées incorporées à une préparation à base de miel, avec notamment du vin, pour obtenir une consistance molle. Rien d’une bière, donc. Quant à la formule, mieux vaut parler au pluriel. Les époques et les lieux ont produit de nombreuses variantes, qui réunissaient plusieurs dizaines d’ingrédients. La grande préparation mêlait végétaux, matières minérales et produits animaux, avec une place de choix pour la vipère. Un ingrédient qui, dans un antidote, pouvait paraître aussi logique aux anciens qu’il semble déroutant aujourd’hui.

Un ouvrage publié à Toulouse en 1689 donne la mesure de cette abondance. Sa table des matières déroule la scille, les trochisques de vipère, l’opium, la myrrhe, le safran, l’encens, la gentiane, la terre de Lemnos ou encore le bitume de Judée, avant le miel et le vin. Le gingembre y figure aussi : voilà au moins un rapprochement avec la bouteille carolo qui ne demande pas l’intervention des druides. 

La longévité de la thériaque ne prouve évidemment pas son efficacité comme panacée. La présence d’opium rappelle toutefois que ces mélanges n’étaient pas anodins sur le plan pharmacologique. Contestée bien avant l’époque contemporaine, la préparation perd sa crédibilité avec les progrès scientifiques du XIXe siècle. Elle figure encore dans le Codex français de 1884, puis disparaît de la Pharmacopée française en 1908. Une retraite bien tardive pour un remède né sous les empereurs romains. Ses pots ont depuis rejoint les collections. Mais à Charleroi, son nom a trouvé une seconde vie, nettement plus conviviale.

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