Arbeidsgeneeskunde

Retour au travail : « On risque d’instrumentaliser les généralistes dans un problème beaucoup plus complexe »

Le gouvernement veut accélérer le retour au travail des malades de longue durée. Le médecin généraliste particulièrement responsabilisé, considéré comme étant à l’origine de l’incapacité de travail. Sont prévus des certificats électroniques, des suivis obligatoires et des contrôles supplémentaires. Pour le Dr Lawrence Cuvelier, président du Groupement belge des omnipraticiens, l’objectif n’est pas illégitime. Mais il alerte sur une réforme qui risque de faire porter aux généralistes une responsabilité excessive, alors que l’incapacité de travail dépend aussi de facteurs sociaux, professionnels, économiques et psychiatriques que le médecin traitant ne maîtrise pas.

Nicolas de Pape - 17 juni 2026

Le gouvernement veut responsabiliser davantage les médecins traitants dans les incapacités de travail. Ne risquez-vous pas de devenir les bras administratifs de l’INAMI et des mutualités ?

Oui, un peu. Je pense qu’il y a une forme d’instrumentalisation de problèmes extrêmement complexes. On essaie par tous les moyens de diminuer le nombre d’incapacités de travail. Fondamentalement, je trouve l’objectif louable. Il y a effectivement toute une série de manquements dans la remise au travail.

Mais les périodes critiques de remise au travail se situent surtout dans l’année qui suit l’arrêt, ou dans les deux ans. Après, il devient très difficile de changer les choses, y compris du point de vue médical. Or, il y a un manque de médecins-conseils, un manque de médecins du travail, et nous sommes un peu coincés dans cette affaire.

J’ai l’impression que le gouvernent utilise ces mesures comme vitrine d’une politique efficace : « Vous allez voir, on va remettre des gens au travail. » Mais beaucoup de personnes sont à la limite de pouvoir travailler. Elles ne sont peut-être pas suffisamment malades pour ne pas travailler du tout, mais elles ont beaucoup de difficultés à retrouver un emploi ou à intéresser des employeurs. Il y a là quelque chose qui relève davantage du sociétal que de la simple responsabilité du médecin.

Lawrence Cuvelier

« L’incapacité de travail ne se résume pas à une évaluation médicale mécanique »

Le généraliste est-il vraiment capable d’évaluer le potentiel de retour au travail d’un patient ?

Le problème, c’est que le retour au travail dépend énormément de facteurs extra-médicaux, mais parfaitement légitimes. Il faut savoir si la personne est capable de produire un travail dans ses compétences, mais aussi dans quelle situation sociale générale elle se trouve.

L’incapacité de travail n’est pas simplement une évaluation mécanique des possibilités physiques, ni même psychiques. Cela va bien au-delà. Ce n’est pas la même chose d’être dans un environnement où il y a beaucoup d’emplois disponibles ou dans un environnement où il n’y en a pas. Cela dépend donc d’un endroit à l’autre. Les longues incapacités de travail sont souvent en relation avec l’environnement du malade. Ajoutons que le généraliste est celui qui peut attester d’une incapacité. C’est le médecin du travail qui peut le mieux déterminer une capacité (résiduelle) de travail puisque c’est lui qui connaît réellement le milieu du travail du patient. Cette collaboration-là doit intensifier.

Le gouvernement veut lier la prescription d’une incapacité de travail au dossier médical global. Un médecin ne pourrait donc plus prescrire une incapacité s’il n’est pas gestionnaire du DMG du patient, sauf force majeure. Est-ce une bonne idée ?

Oui, je pense que c’est plutôt une bonne chose. C’est normal. Cela évitera que certaines personnes aillent chez certains médecins uniquement pour obtenir une incapacité de travail. Sur ce point, la mesure me paraît légitime.

Limiter le premier certificat à trois mois, absurde dans certaines situations

Le premier certificat d’incapacité primaire ne pourrait plus couvrir une période supérieure à trois mois. Cela vous paraît-il réaliste ?

Dans la plupart des cas, on peut faire un premier certificat de trois mois. Mais ce n’est pas toujours évident, notamment pour l’employeur. Si l’on sait qu’une incapacité va durer six mois mais qu’elle sera terminée ensuite, l’employeur peut avoir besoin de s’organiser. Il peut engager quelqu’un pour six mois, mais pas nécessairement pour trois.

Pour moi, comme médecin, cela ne change pas grand-chose. Pour le patient non plus, probablement. Mais on risque de se bloquer dans certaines situations. Il y a des incapacités dont on sait dès le départ qu’elles seront beaucoup plus longues. Pour quelqu’un qui a un cancer important, par exemple, limiter le premier certificat à trois mois me paraît ridicule.

Je crois que c’est une mesure un peu vitrine, un peu publicitaire. Selon les situations, cela peut n’avoir aucun sens. Ce ne sera peut-être pas la majorité des cas, mais dans ces cas-là, c’est inutile.

Le gouvernement veut imposer un entretien annuel obligatoire avec chaque patient en incapacité de longue durée. Est-ce tenable ?

Oui, cela me paraît tout à fait normal. Je pense qu’un échange annuel avec le médecin traitant sur la situation du patient et son évolution est légitime.

Pour certaines pathologies, après six semaines d’incapacité, le médecin devrait joindre des informations complémentaires provenant d’autres prestataires, par exemple un psychologue ou un psychiatre. Est-ce réaliste ?

Non. C’est complètement utopique. À Bruxelles, les délais pour obtenir un rendez-vous chez un psychiatre sont de six mois, parfois un an. Comment voulez-vous faire ?

Que doit-on dire au patient ? « Prenez vous-même rendez-vous chez le psychiatre, parce que moi je ne sais pas le faire » ? Il m’arrive déjà de passer vingt minutes pour essayer d’obtenir un scanner. Alors un psychiatre...

C’est du n’importe quoi. La plupart des dépressions et des burn-out sont soignés par les généralistes. Surcharger les psychiatres avec ce type de demandes est impraticable. Et, de toute manière, c’est très mal connaître le terrain.

Le certificat électronique, oui, mais pas dans l’absolu

L’obligation du certificat électronique d’incapacité va plutôt dans le sens du dossier médical informatisé. Est-ce une bonne évolution ?

Je pense que c’est mieux, effectivement. Mais je n’aime pas les obligations absolues. Que 99 % des certificats soient faits par voie électronique, cela ne me pose pas de problème.

Mais il faut rester pragmatique. J’ai déjà travaillé dans un cabinet où la ligne électrique était défaillante. Dans ces moments-là, on ne sait pas faire un certificat électronique. Or, le certificat peut être urgent. L’absolu, je n’aime pas.

Vous avez été parmi ceux qui ont dénoncé certains abus, notamment dans la consultation en ligne. Pensez-vous qu’il y a effectivement trop de personnes en incapacité de travail ?

Oui, je pense qu’il y en a trop. Mais le problème, c’est qu’on met en place plusieurs mesures en même temps : la limitation du chômage de longue durée et la diminution des incapacités de travail.

J’ai des patients qui étaient incapables de travailler mais qui étaient au chômage. Ils se disaient qu’ils allaient terminer leur carrière au chômage, alors qu’en réalité, ils étaient déjà incapables de travailler. Si on supprime ou limite ce réservoir, on risque d’en remplir un autre.

« Ce n’est pas un bon rôle pour le médecin généraliste. Nous sommes là pour soigner les gens. L’évaluation est un rôle secondaire. Si ce rôle devient prioritaire, ce n’est plus la base de notre métier. »

Le patient ne risque-t-il pas de se méfier de son généraliste si celui-ci devient, même indirectement, un auxiliaire de l’INAMI ?

Ce n’est pas un bon rôle. Nous sommes là pour soigner les gens. L’évaluation est un rôle secondaire. Si ce rôle devient prioritaire, ce n’est plus la base de notre métier.

Et surtout, l’évaluation de l’incapacité de travail est quelque chose de très compliqué.

Mais le généraliste n’est-il pas malgré tout le mieux placé pour avoir une vision globale du patient ?

Oui, c’est important. Le généraliste est souvent la personne qui peut le mieux globaliser les choses. Bien sûr, s’il y a un problème orthopédique complexe ou un problème neurologique, il faut pouvoir s’appuyer sur des avis spécialisés. Mais l’évaluation globale, c’est souvent plusieurs choses en même temps. C’est là que le médecin généraliste a un rôle important.

Quelles sont vos relations avec les médecins-conseils et les médecins du travail ?

Avec les médecins-conseils, les relations ne sont pas mauvaises en général. La plupart sont bienveillants.

Avec les médecins du travail, en revanche, nous avons malheureusement très peu de relations. Et avec les employeurs, c’est encore plus difficile. Dans les problèmes d’incapacité de travail, tout le monde se renvoie un peu la balle : médecins-conseils, employeurs, médecins traitants.

Il y a un réel problème de trop grand nombre d’incapacités de longue durée. On peut probablement en résorber une partie. Mais il faut être prudent lorsqu’on compare les systèmes entre eux. Il faudrait plutôt regarder globalement le nombre de personnes qui ne travaillent pas, pour différentes raisons, plutôt que de se focaliser uniquement sur une catégorie.

Certaines personnes se sont retrouvées en incapacité parce qu’il n’y avait objectivement pas d’autre solution et qu’il existait une pathologie. L’incapacité est parfois devenue une sorte de fourre-tout. Oui, on peut diminuer le nombre d’incapacités de travail. Mais on va aussi se retrouver avec des situations très compliquées.

Remettre au travail des malades de très longue durée : mission impossible?

Le gouvernement veut réduire fortement le nombre de malades de longue durée. Est-ce réaliste ?

Plus l’incapacité dure, plus la remise au travail est difficile. Pour quelqu’un qui est en incapacité depuis plus de deux ans, la reprise devient extrêmement compliquée.

Je pense à un patient qui n’est pas en invalidité, qui dépend du CPAS, qui a 53 ans et qui n’a jamais travaillé. Je veux bien qu’on parle de retour au travail, mais concrètement, comment va-t-on le faire travailler ? C’est à peu près impossible.

Il faut rappeler que, globalement, les gens qui travaillent vont mieux que ceux qui ne travaillent pas. Donc je ne suis pas contre l’objectif. Mais il faut encore trouver du travail.

Sur l’objectif précis de remettre environ 100.000 personnes au travail, cela vous paraît-il également réaliste ?

Un cinquième, c’est possible. Mais cela dépendra fortement des régions. Sinon, on risque simplement de déplacer les personnes vers le CPAS. Dans ce cas, on ne règle pas le problème : on change seulement de caisse.

 

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