La pharmacie a traversé les âges
À Sansepolcro, un musée retrace l’histoire des plantes médicinales à travers mortiers, herbiers, alambics, pots d’apothicaire et laboratoire phytochimique. Plus qu’une collection d’objets, la visite rappelle au pharmacien que son métier s’est construit au croisement de la matière, du dosage, du geste précis et de la responsabilité. Une plongée sensorielle dans l'histoire de cette profession qui, encore aujourd'hui, soigne l'humain.

Le pharmacien en vacances en Toscane risquerait de manquer une pépite en ne faisant pas arrêt à Sansepolcro. Le tout petit village, berceau du peintre Piero della Francesca, est également le fief de l’entreprise de phytothérapie Aboca. En phase avec sa philosophie de développement de solutions pour la santé humaine en utilisant des complexes moléculaires naturels issus de son agriculture biologique, elle y a ouvert un musée dédié à l’histoire des plantes médicinales. Si les cellules olfactives du visiteur n’ont pas été saturées par les effluves de cuir du Ponte Vecchio a Florence, la visite Herbs and Health through the ages vaut le détour, même simplement pour se rappeler que l’histoire de la santé ne se lit pas seulement dans les livres, mais se respire et se manipule.
Passé les portes du palais Bourbon del Monte dans lequel l’exposition permanente a pris ses quartiers, le pharmacien ressentira probablement un double sentiment, familier et déroutant. Presque chaque objet renvoie à un geste encore reconnaissable aujourd’hui : identifier, peser, broyer, extraire, conditionner, protéger. Mais ces objets appartiennent aussi à un monde où sciences, symboles et rituels n’étaient pas séparés comme aujourd’hui.
Dès l’entrée, les mortiers annoncent le ton. On en voit en pierre, en bois, en terre cuite, en verre, en métal. Mais le bronze s’impose peu à peu comme le matériau idéal : résistant, cohésif, non poreux, il n’absorbe pas les ingrédients que l’on y broie. Derrière cette remarque technique, on retrouve déjà une préoccupation contemporaine : ne pas altérer la substance, éviter la contamination et garantir la reproductibilité du geste. Car la qualité d’un remède commence souvent par la qualité de l’outil.

Autour des mortiers, des planches botaniques rappellent une autre exigence, celle de nommer correctement. Les anciens herbiers ont permis d’identifier les espèces et de transmettre des savoirs d’un lieu à un autre. Avant le code-barres, il fallait un œil exercé, une image juste et une mémoire partagée. L’illustration compensait alors les incertitudes du texte et devenait un outil de sécurité.
La salle d’histoire élargit la perspective. Des figures tutélaires observent le visiteur : Asclépios, Hippocrate, Galien, Lavoisier, Linné... Ce panthéon raconte la transformation progressive d’une pratique empirique en savoir organisé. Les Babyloniens connaissaient déjà l’aloès ou la belladone ; les Égyptiens savaient extraire résines et essences; le papyrus Ebers recensait des centaines de remèdes. En Grèce, avec Hippocrate, la médecine cherchait dans la nature des causes et des équilibres. Dioscoride classait les plantes. Galien donnera son nom à l’art galénique, cette capacité de transformer une substance en médicament par la forme, l’association, la préparation... puis au Prix Galien, qui récompense aujourd’hui l’innovation pharmaceutique (lire en pages 10 et 11).
Dans la salle des poteries, les albarelli, les vases, les cruches et les pots décorés attirent le regard d’abord par leur beauté. Mais ils parlent surtout de conservation. La céramique vitrifiée offre une surface imperméable, protège la matière et permet l’inscription d’un nom et d’un usage. Viennent ensuite les balances. L’art de l’apothicaire est un art de précision. L’efficacité du remède dépend de l’harmonie des proportions et de la dose administrée. La balance rappelle que le pharmacien a longtemps été celui qui pouvait transformer une matière dangereuse en ressource thérapeutique parce qu’il savait la mesurer. La salle du verre poursuit cette histoire par la transparence. Fioles, cornues, alambics, retortes, flacons, instruments de distillation : le verre rend visible ce qui se transforme. Il résiste, se nettoie et permet d’observer.

Puis l’on entre dans l’une des pièces les plus sensorielles : la salle des herbes. Des bouquets pendent au plafond, comme une toiture parfumée. Ici, la plante n’est plus pas encore une image dans un grimoire ni une substance déjà préparée. Elle est à peine cueillie du champ. La récolte exigeait une observation quotidienne de la croissance. Il fallait choisir le bon spécimen, puis le bon moment, ce que la tradition appelle le « temps balsamique », la période où la partie utile atteint sa plus forte teneur en principes actifs. La notion est ancienne, mais devrait parler directement au pharmacien contemporain.
Si le musée fait la part belle à l’aspect scientifique de la pharmacie, il ne gomme pas pour autant la part rituelle de son histoire. Les prières, les invocations, les gestes propitiatoires accompagnaient la cueillette. On pourrait en sourire, mais il ne faut pas oublier ce que révélaient ces pratiques : les « anciens » avaient déjà conscience que la plante n’était pas une matière indifférente et que son efficacité dépendait d’un ensemble de conditions visibles et invisibles. La modernité a simplement remplacé l’invocation par le protocole, les phases lunaires par l’analyse, et le secret du guérisseur par la traçabilité.
La reconstitution d’une ancienne apothicairerie du XVIIe siècle donne chair à cette chaîne de compétences. On y imagine les collecteurs d’herbes, le pestatore qui broie les épices, l’apothicaire, le médecin, le malade, l’assistant chargé d’extraire la quinta essentia. Alambics, distillateurs, fours, herbes locales et épices importées composent le décor. Dans une niche se cachent les res pretiosae, ces produits rares, coûteux, parfois venus de très loin : déjà, une économie mondiale du médicament avant l’industrie (et les tarrifs de Donald Trump...).
La visite bascule ensuite dans le laboratoire phytochimique. Nous sommes aux XVIIIe et XIXe siècles. Lavoisier a donné à la chimie moderne son langage et son ambition. « Rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme » : la phrase semble écrite pour ce moment du parcours. Les grands appareils de transformation cèdent la place à des balances délicates, à des distillateurs, à des vases de verre. Le rôle du pharmacien se métamorphose : il analyse, contrôle, prépare des recettes magistrales, conditionne. On isole les principes actifs végétaux : quinine, caféine, morphine, codéine, salicine.
La cellule des poisons rappelle le double sens du terme « φάρμακον / pharmakon », remède et poison. Plus familier avec le latin qu’avec le grec ? « Cave atra venena », prévient l’inscription : « prends garde aux poisons mortels ». Dans cette petite pièce isolée, les substances toxiques étaient gardées sous clé. Beaucoup de drogues médicinales peuvent tuer ; la science pharmaceutique les rend utiles par la dose, la forme, l’indication et la garde.
La dernière pièce, la pharmacie du XIXe siècle, referme le parcours comme un miroir. Trois murs authentiques, des meubles en pin, des boîtes, des céramiques, des récipients alignés, un comptoir central où l’apothicaire écrivait et préparait. Une petite porte étroite et camouflée sépare l’espace public du laboratoire. Elle marque la limite entre ce qui peut être vu et ce qui relève du savoir professionnel. On comprend à travers elle que le pharmacien n’est pas un simple distributeur, mais qu’il reçoit une tradition, l’interprète, la contrôle, et accepte que certains gestes restent exigeants parce qu’ils engagent la santé d’autrui.
En quittant le musée, on a moins l’impression d’avoir parcouru une collection que d’avoir traversé les couches successives d’une profession vieille comme le monde (ou presque). Le métier a évolué, mais les fondamentaux sont restés. Derrière la boîte standardisée, il y a reste encore aujourd’hui ces questions de matière, de dose, de confiance et de responsabilité. Et derrière chaque plante médicinale, cette question ancestrale : comment transformer une force de la nature en soin, sans oublier la nature de cette force ?