Au panthéon des classements internationaux
Voici les médecins et chercheurs belges francophones les plus influents au monde
À l'instar des classements des meilleures universités publiés chaque année (QS, Shanghai, ...), il existe, de manière plus confidentielle, des classements des meilleurs cliniciens-chercheurs au monde. Ces 'rankings' prestigieux se basent, entre autres critères, sur le nombre de citations de leurs publications scientifiques pour déterminer leur degré d'influence sur leur domaine de recherche. Une poignée de Belges francophones y figurent.
Combien de Belges figurent, pensez-vous, dans l'édition 2025 du 'Highly Cited Researchers' de Clarivate, le top mondial de l'excellence en innovation et en recherche ? Un indice: 6.868 personnes se sont distinguées l'an dernier, toutes catégories confondues, pour 7.131 prix décernés (certains lauréats sont des "champions" dans plusieurs catégories - les 'Essential Science Indicators' (ESI) -, ce qui explique pourquoi le nombre de distinctions est supérieur à celui des lauréats individuels).
82 Belges, dont huit francophones
Pour que l'on comprenne bien, chaque chercheur sélectionné dans ce classement est l'auteur de plusieurs articles "hautement cités", c'est-à-dire, concrètement, classés dans le "top 1%" des articles les plus cités au niveau mondial pour leur domaine et leur année de publication dans la Web of Science Core Collection.
La liste est ensuite affinée à l'aide d'autres critères, tant quantitatifs que qualitatifs, et sur base d'avis d'experts. À noter que pour garantir l'intégrité de la recherche scientifique, l'hyperprolificité - autocitation excessive, profil de publication ou de citation un peu bizarre - est désormais prise en compte et peut mener jusqu'à l'exclusion (432 candidats en 2025, dont une majorité de... Chinois).
Seuls 82 Belges figurent parmi les près de 7.000 chercheurs les plus influents au monde au Clarivate 2025. Dont huit attachés à des institutions francophones (par ordre alphabétique) :
- Cédric Blanpain (ULB)
- Patrice Cani (UCLouvain)
- Nathalie Delzenne (UCLouvain)
- Marius Gilbert (ULB)
- Patrizio Lancellotti (ULiège)
- Fabio Silvio Taccone (ULB)
- Matthias Van Hul (UCLouvain)
- Jean-Louis Vincent (ULB)
Le classement "rend hommage aux personnes qui ont exercé une influence significative et étendue dans leur domaine", souligne Clarivate, une société basée à Philadelphie dont le core business est la propriété intellectuelle. Leurs "contributions exceptionnelles façonnent l'avenir de la science, de la technologie et du monde universitaire à l'échelle mondiale."
Si l'on se penche plus particulièrement sur les domaines de recherche en lien avec la santé, on distingue 379 distinctions en 'Clinical medicine', 147 en immunologie, 159 en microbiologie, 154 en biologie moléculaire et génétique, 192 en neuroscoences et 136 en psychiatrie et psychologie. Quelque 3.569 distinctions sont dites 'cross field', une catégorie interdisciplinaire qui regroupe plusieurs domaines de recherche différents (lire l'encadré ci-dessous pour davantage de résultats du classement Clarivate, NdlR).
"De la visibilité pour l'institution et pour l'équipe du chercheur"
Le Pr Patrizio Lancellotti, professeur ordinaire à l'Université de Liège et chef du service de cardiologie du CHU de Liège (également membre de l'Académie royale de médecine, lauréat du prix Inbev-Baillet Latour et du prix quinquennal du FNRS Joseph Maisin) figure, pour la 4e fois, parmi la poignée de Belges francophones présents dans le classement Clarivate.
Le journal du Médecin: que représente concrètement le fait d'être distingué au Clarivate et quelle différence, par exemple, avec le classement 'ScholarGPS' où vous figurez également?
Pr Patrizio Lancellotti: pour le Clarivate, des experts indépendants recensent les citations scientifiques. Les chercheurs inclus dans le classement reçoivent ensuite des mises à jour régulières concernant l’impact de leur travaux. À ce jour, mes publications totalisent plus de 130.000 citations dans les principaux systèmes d'évaluation bibliométrique. À titre comparatif, un chercheur académique confirmé en sciences biomédicales cumule généralement, au cours de sa carrière, entre 3.000 et 10.000 citations, avec des variations importantes selon la discipline et l’ancienneté.
Le classement 'Scholar GPS' est différent : c'est un algorithme d'intelligence artificielle qui reprend tous les chercheurs (soit 30 millions) dans les bases de citations, et établit des mesures sur l'année, sur les cinq dernières années et sur la carrière, et publie, à un moment donné, les 0,05 % de scientifiques avec le taux de citations le plus important.
À quoi cela sert-il, concrètement?
Cela confère de la visibilité à votre université, à votre hôpital, à votre service et, bien sûr, à la personne elle-même, mais également à toute l'équipe derrière vous et à tous ceux qui ont contribué à la recherche. Ça permet de dire : ‘‘Notre université et notre hôpital académique disposent d'une recherche de pointe’’, portée par des innovations technologiques, mais aussi par des avancées en termes de diagnostic et de suivi afin de proposer la meilleure prise en charge aux patients, dans le domaine de la cardiologie en ce qui me concerne, plus particulièrement dans les pathologies valvulaires et les interventions structurelles par voie percutanée.
Parmi toutes vos études qui nourrissent vos dizaines de milliers de citations et vous permettent de figurer parmi l’élite mondiale, avez-vous une idée des plus « impactantes », justement ?
Je pense que oui. La toute première, vraiment importante, concerne le domaine des maladies valvulaires, notamment dans les sténoses aortiques et les insuffisances mitrales. Lorsque les symptômes apparaissent, le pronostic est généralement fortement altéré. Nous avons montré - et cela a été confirmé par plusieurs équipes - deux éléments majeurs : 1. le pronostic des patients s'améliore lorsqu'ils sont pris en charge et suivis dans des cliniques spécialisées des valvulopathies ; 2. la stratification rigoureuse du risque permet de proposer une intervention valvulaire précoce chez les patients asymptomatiques identifiés comme porteurs d’une maladie valvulaire (sténose aortique ou insuffisance mitrale) sévère et donc à plus haut risque évolutif.
Deuxième axe de recherche important: les endocardites infectieuses (infection touchant les valves cardiaques). Nous avons a mis au point, avec le Pr Gilbert Habib de La Timone à Marseille, un registre européen et mondial incluant plus de 3.200 patients avec une endocardite infectieuse. Nous avons publié plus d'une quinzaine d'articles dans des revues scientifiques à très haut facteur d’impact (impact factor ou IF, NdlR) qui ont notamment conduit la Société européenne de cardiologie à réviser ses recommandations il y a deux ans (évolution de la prise en charge, adaptation des stratégies de prophylaxie et des modalités d’imageries pour identifier les foyers infectieux…).
Enfin, troisième axe de recherche capital, nous avons montré avec la Pre Cécile Oury que le ticagrelor, puissant antiagrégant plaquettaire prescrit dans les syndromes coronaires aigus, possède également une activité antibactérienne particulièrement significative contre le staphylococcus aureus, l’un des agents pathogènes les plus fréquemment impliqués dans les endocardites infectieuses. Ces travaux ont donné lieu au dépôt d’un brevet pour une nouvelle application potentielle du ticagrelor, et nous avons par ailleurs démontré que son effet antibactérien s’exerce selon un mécanisme différent de celui des antibiotiques conventionnels, ouvrant ainsi des perspectives innovantes en infectiologie.
La firme pharmaceutique qui le commercialise l’ignorait ?
Oui, tout à fait ! Il s’agit de ce que l'on appelle "la recherche par sérendipité", une sorte de raisonnement abductif: une intuition scientifique à un moment donné, suivie d’analyses ciblées pour en vérifier la validité. Les résultats ont confirmés cette hypothèse initiale. De plus, cette activité antibactérienne s’exerce sans induire de mécanismes de résistance bactérienne détectables à ce stade, ce qui constitue un élément particulièrement innovant.
Une aide pour décrocher des financements
Et à titre personnel, qu’est-ce que ça représente d’être classé parmi « la crème de la crème » ?
Cela renforce un message essentiel: il est indispensable de préserver et de nourrir la vocation des cliniciens-chercheurs au sein des hôpitaux universitaires. Je ne suis pas à la paillasse au laboratoire au quotidien - même si je prends beaucoup de plaisir à être aux côtés des équipes, j'ai d’ailleurs fait mes études secondaires en chimie A2. Je suis convaincu que les idées les plus fécondes naissent de l’interface entre la clinique et la recherche fondamentale. Une question issue de l’écoute attentive du patient et de ses problématiques cliniques peut être explorée au laboratoire ; les mécanismes identifiés ou les biomarqueurs découverts sont ensuite validés chez les patients et réintégrés dans la pratique clinique. C’est cette dynamique permanente, du 'bedside to bench' et du 'bench to bedside', qui crée un véritable cercle vertueux.
Ce modèle est également nourri par les échanges constants entre cliniciens-chercheurs et chercheurs fondamentaux, ainsi que par la collaboration avec les équipes du FNRS, du CHU, de l’ULiège et du GIGA dans le contexte liégeois.
Figurer dans un classement international montre aussi que la recherche, même dans un pays de taille modeste comme la Belgique, peut se situer à la pointe de la technologie, y compris face à des institutions américaines de dimension beaucoup plus importantes. Et qui dit recherche, dit financements, dont l’obtention demeure particulièrement compétitive et exigeante... J’ai ainsi eu l'opportunité d’obtenir un ERC Consolidator Grant (European Research Council) d’environ 2,3 millions d’euros pour notre unité de recherche, puis un second financement, un ERC Proof of Concept, destiné au développement d’un projet à visée entrepreneuriales, et à le création de la spin-off CM4-CURE.
Clarivate: quelques autres faits intéressants
- Concentration des meilleurs talents mondiaux: les chercheurs les plus cités en 2025 travaillent dans 60 pays/régions du monde, mais 86% sont concentrés dans dix pays et 75% dans cinq pays: USA, Chine continentale, Royaume-Uni, Allemagne, Australie.
- Renversement de tendance: alors que les États-Unis ont perdu 6,9% de leur part mondiale entre 2018 et 2024 et la Chine gagné 12,5% au cours de la même période, l'an dernier, les USA sont légèrement remontés (+1%) et la Chine a perdu 0,7% (pour cause d'hyperprolificité).
- 52 institutions comptent au moins 27 chercheurs hautement cités. Dans le Top 10: Académie chinoise des sciences (258 prix), Université de Harvard (170), Université de Stanford (141), Université Tsinghua (Pékin, 91 prix), le MIT (85), National Institutes of Health (84), Université d'Oxford (59), University College London (59), Université de Pennsylvanie (59) et la société Max Planck (66).
- Les petits nouveaux: le Broad Institute (43), l'ETH Zurich (36), l'Université de New York (30), l'Université de Wuhan (29), le Lawrence Berkeley National Laboratory (28), Princeton (28), l'Université d'Adélaïde (27), l'Université du Texas à Austin (27) et l'Université et centre de recherche de Wageningen aux Pays-Bas (27).
- La Belgique sort du Top 50: parmi les organisations qui figuraient dans le top 50 et en sont sorties, on trouve trois institutions américaines et une institution belge, une française, une israélienne et une britannique.